De la manière de créer des œufs monstrueux

Le rôti sans pareil dont nous avons donné la recette dans notre cinquième année, paraît avoir obtenu un grand succès ; presque tous les journalistes qui ont rendu compte de ce volume, ont reproduit cet article, et lui ont accordé de grands éloges. La sensation qu’il a produite, au moyen de cette double publicité, aurait été pour nous un sujet d’étonnement, si nous ne savions par expérience, que les meilleurs articles de notre almanach ne sont pas ceux qui ont eu le plus de vogue. Celui-ci, par exemple, n’est guère qu’une niaiserie aiguillonnée par quelques petits traits de satire, et qui ne peut guère avoir d’utilité ; car il est bien difficile de mettre en pratique une semblable recette.
Quoi qu’il en soit, elle paraît avoir réjoui un amateur qui ne s’est fait connaître à nous que sous le nom de Gastronomophile, et qui, pour nous payer en quelque sorte du plaisir que nous lui avons procuré, nous en a fait passer deux autres, qu’il dit avoir apprises d’un Saxon, il y a une trentaine d’années. Nous allons les faire connaître successivement ; il sera aisé à quelques-uns de nos lecteurs d’éprouver ces secrets, et s’ils les trouvent d’une exécution agréable et facile, d’en enrichir un entremets qui aura été précédé par notre rôti sans pareil.
Si donc, quelqu’un veut procréer un œuf d’une grosseur plus ou moins monstrueuse, voici comment il doit s’y prendre pour y parvenir, nous ne dirons pas sans le secours d’aucun animal vivant ; car il s’est permis de faire un livre avec d’autres livres, il doit être plus licite encore de composer un œuf avec d’autres œufs.
Vous casserez d’abord deux, trois ou quatre douzaines d’œufs, plus ou moins, selon la grosseur de celui que vous voulez procréer, et vous mettrez séparément les jaunes et les blancs. Vous prendrez une vessie de cochon parfaitement bien lessivée, nettoyée et purgée de toute sa mauvaise odeur, et dont la capacité soit égale au volume de tous nos jaunes, que vous verserez dedans. Cette opération bien faite, et la vessie bien liée par le haut, afin que l’air n’y pénètre point, vous la suspendrez dans un chaudron rempli d’eau bouillante, et l’y laisserez le temps suffisant pour que ces jaunes ne formant plus qu’une masse, se soient tout à fait durcis dans ce bain-marie.
Vous retirerez de la vessie, qu’il faut couper, cette masse qui a pris, grâce à la rondeur du vase, la forme d’un œuf ; on verse ensuite dans une vessie beaucoup plus grande que la première, les blancs mis à part, et l’on y introduit l’œuf jaune, qui, par sa pesanteur spécifique, demeurera suspendu au milieu de cette masse glaireuse. Après avoir fortement lié par la partie supérieure, cette seconde vessie, on la plonge entièrement, et on la fixe suspendue dans un grand vase rempli d’eau bouillante ; on l’y laisse jusqu’à ce que les blancs qui recouvrent entièrement le jaune, soient parfaitement durs. On fend ensuite cette vessie, on en retire un œuf artificiel, et on le sert sur un lit végétal ou sur une farce de volaille ou de gibier appropriée. En recommençant plusieurs fois cette opération, ou en se procurant un assez grand nombre de vessies, on peut multiplier ces œufs, et en faire un entremets digne de Gargantua ; car il est facile de voir que cet œuf peut surpasser en grosseur tous ceux connus sur le globe. Mais pour que la cuisson réussisse, et que cette composition ait parfaitement la forme d’un œuf, il faut que la capacité de la vessie soit dans un rapport très exact avec le volume des jaunes et des blancs.
Lorsque cet œuf ou ces œufs sont sur la table, on s’amuse à faire deviner aux convives à quel genre d’oiseau ils appartiennent ; et si le procédé est bien exécuté, cette demande ne laissera pas que d’en embarrasser quelques-uns. »

Ce texte est extrait de l’ouvrage :

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