Le Menu #46 : une amazone, une cuisinière et un questionnaire

Bonjour,

 Cette semaine, je voudrais vous parler d’un livre dont la lecture me semble indispensable à toute personne qui s’intéresse à la cuisine et plus généralement au monde qui nous entoure. Il s’agit d’un livre publié en 2014 chez Gallimard – Eh oui, les gros éditeurs publient également des bons livres ;-). Il est signé de l’anthropologue Alain Testart et s’intitule L’amazone et la cuisinière, anthropologie de la division sexuelle du travail.

“Pourquoi dans toutes les cultures, les femmes ont-elles été exclues de la chasse ? Pourquoi n’ont-elles pu ni monter à bord des navires ni être soldat ? Pourquoi leur a-t-on plutôt assigné les tâches de cueillir, de filer, de tisser, de tanner ? Qu’est-ce qui expliquerait qu’il existe des façons masculines et des façons féminines de couper, de creuser et de travailler la terre ?”. Tels sont les premiers mots de présentation de ce petit ouvrage qu’il faut lire et relire pour comprendre que ce sont des croyances irrationnelles qui ont durant des siècles décidé de la place accordée à chacun en fonction de son genre. Et il faut bien avoir en tête que comprendre l’origine d’un problème permet souvent de le résoudre plus facilement qu’en inventant des artifices, comme l’écriture soit-disant inclusive qui, parce qu’elle n’est pas partagée par le plus grand nombre, devient de fait avant tout source d’exclusion (ceci est une autre histoire).

Mais revenons au contenu de ce merveilleux livre. Alain Testart débute en rappelant d’“étonnantes constantes” comme le fait que les femmes ont toujours travaillé et que ce travail comme celui des hommes avait lieu majoritairement dans le cadre domestique (l’artisan comme le paysan travaillant chez eux). En revanche, il précise que certaines activités ont toujours été exercée très majoritairement par des hommes (voir interdites aux femmes) comme la chasse ou les métiers de la mer.

“La répartition des tâches entre les sexes est un fait social” rappelle Alain Testart. Sa thèse est que la division sexuelle du travail a pour origine le sang menstruel des femmes. “La femme se trouve exclue, non pas du sang en lui-même, mais du geste qui le fait jaillir”, précise-t-il avec de nombreux exemples en lien avec la chasse des premiers hommes, l’équarrissage et le tannage, la religion catholique, la manière de mettre fin à ses jours, ou la manière de semer, labourer ou moissonner. Enfin, Alain Testart revient sur une superstition culinaire : “S’il existe une superstition bien connue dans la France d’aujourd’hui, c’est assurément celle qui voudrait qu’une femme ayant ses règles “rate” la mayonnaise. On y croit ou on n’y croit pas. Mais beaucoup la commentent, soit pour ridiculiser, soit pour s’étonner de faits troublants, puisque certains affirment avoir vu que la seule présence d’une femme indisposée avait parfois fait “tourner” la mayonnaise.” Voici l’explication que donne Testart : « La mayonnaise se fait, comme chacun sait, avec des jaunes d’œufs. Le problème est que ces “jaunes” ne sont pas toujours conçus comme jaunes : l’italien, qui a un mot spécifique pour le désigner, tuorlo, l’appelle aussi il rosso, “le rouge”. Les œufs sont désormais, dans presque tout l’Occident, associés à Pâques, c’est la commémoration de la résurrection du Christ. Tous les commentaires admettent que les œufs de Pâques symbolisent cette résurrection, le Christ sortant de son tombeau comme le poussin sortira de sa coquille ; ils contiennent la vie restée à l’état latent. Chez les orthodoxes, ainsi que chez les catholiques orientaux, chez les Polonais, chez les Hongrois, il est de tradition de peindre les œufs de Pâques en rouge, et ils représentent alors le sang du Christ versé sur la Croix. Une légende raconte que Marie-Madeleine, apportant des œufs sur la tombe du Christ, les vit devenir rouges et brillants quand le Christ en sortit pour commencer son ascension. Une autre légende veut que celle-ci, voulant propager la foi chrétienne, expliquait à un empereur romain que le Christ était monté au ciel et que ce dernier lui aurait répondu : “Le Christ n’est pas plus monté au Ciel que ces œufs ne sont rouges.” Les œufs devinrent alors immédiatement rouge sang. Comment, dès lors, la femme n’aurait-elle pas un problème avec les œufs, le même qu’avec le vin ou le sang du gibier ? »

Lisez ce livre pour comprendre comment les mythes, les croyances et les légendes gouvernent nos actes depuis toujours et aujourd’hui encore. Car comme disait Jules Renard, “un livre nous déplaît partout où il nous ressemble.”

Une recette

La recette de la semaine est extraite de La cuisine de Monsieur Momo de Maurice Joyant et Henri de Toulouse-Lautrec dont on a fêté hier le 156e anniversaire de la mort.

Saint sur le gril
Recette ancienne

Essayez de vous procurer un véritable Saint par l’intermédiaire du Vatican.Traitez-le comme Saint-Laurent le fût, le 10 août 258. Après l’avoir fouetté, mettez-le sur le gril au-dessus d’un grand lit de braise. Tel son précurseur, s’il est véritable Saint, il demandera lui-même à être retourné pour être grillé à point des deux côtés.

Un exquis mot

La définition de cette semaine est extraite du dictionnaire universel de Furetière paru en 1702. Il fait écho à la guerre picrocholine qui agite les tenants du féminin ou du masculin sur l’arrivée du pronom “Iel” dans le Robert. Ils trouveront ici un motif de réconciliation avec le substantif “orge” qui est parfois féminin et parfois masculin. Une céréale non binaire dirait-on aujourd’hui…

 

Orge
subst. masc
 ~
Il y a quelque difficulté à se déterminer sur le genre de ce mot. Richelet fondé sur de bonnes autorités veut qu’il soit masculin, et Danet est dans le même sentiment. Cependant l’Académie veut qu’il soit féminin, excepté dans cette seule phrase, orge mondé. On croit donc que le plus sûr est de le faire féminin, l’Académie devant être considérée en ces sortes de choses, comme la plus grande autorité que nous ayons. L’orge est une plante qui pousse un tige plus courte que celle du froment ou du seigle, entrecoupée ordinairement de cinq nœuds et quelquefois de six. Il sort de chacun de ces nœuds une feuille qui environne presque toute la tige ; les feuilles basses sont plus étroites que celle du froment ; les autres sont quelquefois aussi larges. Ses fleurs et ses graines naissent dans des épis. Chaque fleur est à plusieurs étamines soutenues par un calice à deux ou trois feuilles. Les graines sont pointues par les deux bouts, grosses vers le milieu, attachées fortement à la bâle qui est souvent terminée par un filet, de couleur blanche tirant sur le jaune, replies d’une substance moelleuse qui se réduit en farine. Sa racine est chevelue. En Latin bordeum polysticum hybernum.

Des nouvelles des petits fretins

En ce moment, nous avons beaucoup de commandes sur notre site internet et nous en sommes très heureux. Parmi ces commandes, il y a celles de nos fidèles lecteurs (merci à eux de leur soutien et fidélité) mais également beaucoup de nouveaux acheteurs qui nous font souvent la même remarque : “je ne vous connaissais pas”.

À la fin du mois prochain, cela fera quinze ans que j’ai lancé Menu Fretin en me disant que publier ce que je considère comme de bons livres devrait suffire à atteindre les lecteurs que vous êtes. Hélas, la réalité est plus compliquée que cela et sans une bonne communication, un bon livre peut ne jamais trouver son public. Nous avons donc préparé un petit questionnaire pour mieux comprendre la manière dont vous nous avez découvert et dont nous restons en contact pour vous faire part de notre travail et espérer que nos ouvrages trouvent une place dans vos bibliothèques. 
Merci de prendre moins de 5 minutes pour y répondre.

À propos de Radio Cuisine

Vous le savez, toutes les semaines, le vendredi à 20 heures nous publions un épisode de notre podcast Radio Cuisine qui donne à réentendre les chroniques radiophoniques qu’Édouard de Pomiane présentait sur Radio Paris entre 1923 et 1929. Demain, il sera question des devoirs de l’amphitryon et la semaine prochaine Pomiane répondra à cette importante question : Comment préparer un menu 
d’amis ?

Benoît Renard, le petit-fils d’Édouard de Pomiane m’a envoyé récemment le dessin ci-dessous que je me fais un plaisir de partager avec vous.

À ce propos une petite citation de Georges Feydeau :

 “Il n’y a plus d’anthropophages dans le pays depuis que nous avons mangé le dernier.”

 

Voilà, c’est tout pour cette fois.

À la revoyure !

 

Laurent, poisson grillé chez Menu Fretin

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