Les circumnavigations de la conserve

Embarquée pour voyage maritime autour du globe, la conserve – en bocal de verre puis en boîte métallique – va participer à l’amélioration des conditions de vie des marins. À travers les témoignages des médecins, pharmaciens ou chirurgiens du bord, nous allons suivre l’embarquement progressif du bœuf de sieur Appert.

Nous sommes le 30 mars 1823, jour de Pâques, à bord de la « Coquille » on se prépare à ouvrir les premières boîtes de conserve métalliques de Nicolas Appert. À bord de ce navire, René-Primevère Lesson (1794-1849, portrait ci-contre) membre de l’Académie des Sciences et de l’Académie de Médecine, pharmacien, effectue un tour du monde qui lui permettra de ramener de très nombreux spécimens de minéraux, végétaux ou animaux au Muséum d’Histoire Naturelle. En pleine mer, entre le Pérou et Tahiti, l’état-Major de la coquille se prépare donc à l’ouverture d’une des premières conserves de Nicolas Appert. Il en ouvrira d’autres durant son périple au long cours, évitant ainsi le scorbut qui faisait des ravages chez les simples matelots en manque de vitamines.

Bocaux de verre
Depuis 1803, Nicolas Appert fournit à la marine de Brest et de Rochefort des conserves en bocaux de verre mais l’usage des conserves reste encore embryonnaire dans la Marine. En 1810, Appert publie L’Art de Conserver, offrant ainsi sa méthode au monde entier. Les Anglais, avec l’aide d’un dénommé Gérard s’emparent de son invention et l’améliorent en inventant la boîte métal. C’est Peter Durand qui a cette brillante idée. Nicolas Appert lui rendra visite à Londres en 1814 et adoptera la boîte métal pour sa propre usine de Massy.
Ce nouveau conditionnement va relancer l’intérêt de la Marine pour la conserve. En 1817 Appert fournit une grosse quantité de conserves à Freycinet pour son tour du monde à bord de l’Uranie.
Ainsi, le 29 novembre 1822, une dépêche du ministre de la Marine prescrit « l’emploi des viandes du sieur Appert, en remplacement des moutons et poulets, en usage à bord des bâtiments du roi, pour le régime des malades ». Il faut savoir qu’avant cela, les navires embarquaient régulièrement des animaux vivants (moutons ou poulets) que l’infirmier de bord devait cuisiner pour les malades. Entre 1822 et 1859, seuls les malades et les membres de l’état-major des navires pouvaient se délecter des conserves de Nicolas Appert.

Fort comme un bœuf
Mais, remontons à bord de la Coquille. Le 30 mars 1823, cela fait huit mois que le navire a débuté son tour du monde, des conserves de bœuf dans ses cales. René-Primevère Lesson a été chargé de tester ces conserves sur les malades de la Coquille. Voici ce qu’il écrit : « Tous les membres de la commission ont reconnu de quelle utilité et de quels avantages ces préparations seront pour le navigateur réduit dans les longues traversées à une nourriture salée qui, quelle que soit sa bonne qualité, ne cesse pas de prédisposer à diverses maladies. Ces préparations enfin riches en sucs nutritifs sont destinées sans doute à devenir plus particulièrement utiles aux malades des bords et à les restaurer avec efficacité. Elles continueront, concurremment avec d’autres améliorations importantes déjà exécutées, à rendre les navigations les plus longues nullement désavantageuses à la santé de l’homme de mer. Les tablettes de bouillon de même fabricant méritent également d’être accueillies avec faveur. »

De même voici ce qu’écrivait le chirurgien de marine Théodore Laurencin à bord de la Bonite le 30 avril 1823 : « Commandant : la dépêche ministérielle du 29-11-1822 qui ordonna de remplacer la viande de mouton et de poulet à l’usage des malades à bord des bâtiments du Roi par la préparation du sieur Appert, prescrit à l’officier de santé de vous remettre un rapport contenant les observations sur les effets de ce genre d’aliments. J’ai l’honneur de vous informer que du 20 mars au 14 avril 1823, 11 malades, il y en avait deux atteints d’un catarrhe pulmonaire chronique, une femme enceinte de huit mois qui avait eu un dépôt froid aux lombes par suite d’une chute, un convalescent d’une pleurésie ; les autres avaient des irritations gastriques plus ou moins graves. Je leur ai donné le bœuf préparé par 3/4, par 1/2 ou même par 1/4 de ration. Il a toujours été trouvé bon, qu’ils le mangeassent froid ou réchauffé. Quant au bouillon qu’on fait avec la gelée qui entoure les viandes du sieur Appert, ce bouillon est bien préférable à celui des tablettes que les malades prennent avec beaucoup de répugnance. D’ailleurs ces tablettes se détériorent souvent à la mer et l’on pourrait je crois les remplacer par le bouillon conservé suivant la méthode du sieur Appert dans des demi-bouteilles. J’ai toujours trouvé la viande du sieur Appert en bon état à l’ouverture des boîtes et j’en ai gardé en consommation pendant 4 ou 5 jours sous température de 20 à 22 ° Réaumur (25 à 27,5 ° C NDLR), sans qu’elles fussent altérées. C’est sans doute à ce degré de chaleur que l’on doit attribuer l’état liquide de la gelée dont le bœuf est entouré. En résumé, les malades nourris avec le bœuf du sieur Appert seront rétablis aussi promptement que ceux auxquels j’ai donné des œufs et du raisiné, autres rafraîchissements du Poste. Cette nouvelle préparation n’a jamais occasionné le moindre accident. Aussi, je pense qu’elle peut être employée à bord des Bâtiments du Roi et qu’elle remplacera avantageusement la viande de mouton, animaux que l’on ne peut tuer que dans le cas où l’on a un grand nombre de malades et qui dépérissent souvent à la mer. Mais je crois aussi qu’on ne devrait pas supprimer les poulets qui fournissent un bouillon plus léger que celui du bœuf et qui de plus donne des moyens de varier un peu la nourriture des malades. »

Distribution générale
Peu à peu, les conserves de viandes vont également être destinées à l’ensemble des équipages et non plus seulement aux malades comme le réclame en 1830, Théodore Laurencin, chirurgien chef de la Vénus. « Les viandes d’Appert conviennent parfaitement aux gens bien portants et l’on doit désirer qu’elles puissent être délivrées à assez bas prix pour que l’on puisse en donner aux repas chaque semaine à tout l’équipage, surtout pendant les longues croisières. On n’aurait à embarquer pour les malades que les petites boîtes de gelée qui ont avantageusement remplacé les tablettes de bouillon, et les poulets ou les œufs qu’on conserve longtemps à la mer et qu’on peut renouveler dans toutes les relâches. » La conserve a, nous l’avons vu, considérablement amélioré l’alimentation des marins – malades et bien portants – cependant, le scorbut – carence en vitamine C qui décima durant des siècles les équipages de la Marine – fut éradiqué par l’introduction d’une ration quotidienne de jus de citron pour les équipages suite à la création en 1856 d’une “commission du jus d’orange”. Les Anglais avaient mis en place la distribution de jus de citron dès 1795, ce qui explique – en partie – leur domination navale.

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