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Roland Barthes et le pain de mie

Pain de mie, Roland Barthes

Le pain de mie ne fait certes pas partie du régime alimentaire favori du célèbre sémiologue dont on fête – en 2015 – le centenaire de la naissance. Cependant, à défaut de nourrir le corps, le pain de mie sert davantage à Roland Barthes à identifier les signes de l’esprit. 
par Laurent Seminel

Rappelons qu’en 1957, Roland Barthes publie ses Mythologies dans lesquelles l’aliment – et en premier lieu le bifteck frites et les fiches-recettes du magazine Elle – fait l’objet d’une analyse totalement inédite. En 1961, il publie, dans la revue Annales, un texte intitulé : Pour une sociologie de l’alimentation contemporaine. Ce texte, qui fait encore référence aujourd’hui, est l’un des premiers qui allait permettre d’institutionnaliser l’alimentation au sein des sciences humaines. Le pain de mie tranché, fabriqué industriellement, est alors une nouveauté, apparue en 1958, soit juste trois ans avant la publication de ce texte.

Mais revenons au texte de Barthes. Voici ce que l’on peut y lire : « Si la nourriture est un système ; quelles peuvent en être les unités ? Pour le savoir, il faudrait évidemment procéder d’abord à un recensement de tous les faits alimentaires d’une société donnée (produits, techniques et usages), et soumettre ensuite ces faits à ce que les linguistes appellent l’épreuve de la commutation : c’est-à-dire observer si le passage d’un fait à un autre produit une différence de signification. Un exemple ? Le passage du pain normal au pain de mie entraîne une différence de signifiés : ici vie quotidienne, la réception ; de même le passage du pain blanc au pain noir, dans la société actuelle, correspond à un changement de signifiés sociaux : le pain noir est devenu, paradoxalement, signe de raffinement : on est donc en droit de considérer les variétés du pain comme des unités signifiantes ; du moins ces variétés-là, car la même épreuve pourra établir qu’il existe aussi des variétés insignifiantes, dont l’usage ne relève pas d’une institution collective, mais d’un simple goût individuel.» Il est donc question de commutation et de signifiés sociaux. Car, pour Barthes, l’idée d’aliments-signes et parfois même d’aliments-totems est fondamentale : « C’est toute la nourriture qui sert de signe entre les participants d’une population donnée. » Certes, aujourd’hui ces signifiés sociaux ont un peu évolué et le pain de mie n’est plus associé à la réception, mais davantage au petit-déjeuner ou au sandwich. Mais cela ne change rien à l’affaire car, comme l’écrit, toujours dans le même texte, Roland Barthes : « Qu’est-ce que la nourriture ? Ce n’est pas seulement une collection de produits, justiciables d’études statistiques ou diététiques. C’est aussi et en même temps un système de communication, un corps d’images, un protocole d’usages, de situations et de conduites. » Pour Barthes, « se nourrir est une conduite qui se développe au-delà de sa propre fin, qui remplace, résume ou signale d’autres conduites, et c’est pour cela qu’elle est bien un signe. » La lecture de ce texte éclaire de manière lumineuse certaines modes alimentaires, comme le sans-gluten par exemple. Le signifié étant alors plus fort encore dans l’absence même de la consommation de l’aliment. À présent, vous ne pourrez plus manger votre tranche de pain de mie en ignorant que, dans les même temps, vous faites une démarche de communication. Une tartine est toujours un peu plus qu’une tartine.

Pain de mie, Roland Barthes
Pain de mie, Roland Barthes
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