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Le diable au porc : Tabous et interdits alimentaires d’un animal hors norme

porc

Trouver sa nourriture a toujours été l’inquiétude première de l’homme. Cette peur a engendré les premiers tabous alimentaires, qui n’étaient pas religieux mais d’un autre ordre. Il pouvait y avoir des raisons d’ordre gustatif ou olfactif qui produisaient un dégoût ou des raisons d’ordre prophylactique, à savoir se préserver de produits qui pouvaient s’avérer être des poisons. Mais c’est surtout le surnaturel qui jouait un rôle important dans l’appréhension du monde par les Anciens. Il fallait se protéger des forces hostiles et surtout ne pas les ingérer. L’origine du tabou n’est en rien un code moral ou éthique, il s’agit bel et bien de la crainte des dangers qui rôdent autour de l’homme et engendrent la peur : peur de mourir, peur de la maladie, peur de la Nature inamicale, peur des phénomènes naturels comme l’éclair, l’orage etc., etc. Le monde était perçu comme peuplé de forces néfastes, de mauvais esprits, devant lesquels femmes et hommes se trouvaient démunis et sans défense, car ils n’avaient pour but que de semer le malheur, la maladie et la mort. Pour cela, l’homme primitif met en place une série d’interdits dont la seule fonction est de le protéger. Le tabou n’incite pas à l’action, mais au contraire prohibe certains actes, certains aliments, certains lieux, toujours avec comme unique motivation, tenir à distance les forces surnaturelles, incontestablement malveillantes. Pour les Anciens, transgresser ces interdits mettait en péril tout le clan ou la tribu. Puis, avec la mise en place d’une organisation religieuse qui doit maintenir une cohésion sociale, les prêtres ont codifié certains interdits, en ont rajouté de nouveaux ou supprimé d’autres. Une régulation se met en place qui a un lien avec le sacré, avec le pur et l’impur, le licite et l’illicite.

Si tous les êtres vivants ne peuvent survivre qu’en se nourrissant, l’homme est le seul à avoir donné une charge symbolique à son alimentation. Le type de nourriture absorbée unit les membres d’un même groupe et le différencie des autres. Les interdits alimentaires existent dans toutes les sociétés et toutes les croyances. Il ne s’agit pas d’un dégoût individuel pour un produit mais bien d’une décision prise par un individu ayant autorité ou par un groupe de personnes qui appartient le plus souvent à la classe sacerdotale. Avec l’apparition du sacrifice, l’autel et la table deviennent indissociables.


« Dis-moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es », écrivait Brillat-Savarin. Il ne s’agit en aucun cas d’une boutade, loin s’en faut, le boire et le manger dès la naissance jouent un rôle fondamental dans la construction du nourrisson puis de l’enfant. Son entourage familial l’initie à des saveurs et des odeurs qui le marqueront à vie. Par les pratiques alimentaires du clan, de la tribu, de la famille, l’enfant s’inscrit dans une continuité. Cela deviendra au fil des générations des traditions culinaires, le plus souvent transmises par les femmes qui se chargeront aussi de véhiculer les tabous et interdits alimentaires. La nourriture ne renvoie pas seulement à des souvenirs d’enfance, elle marque surtout l’appartenance à un groupe, à une culture, à des croyances. La cuisine, les manières de table, les goûts, renvoient au groupe social auquel le mangeur appartient. La nourriture est aussi le reflet des civilisations, des mouvements de population, des occupations de territoires, des conquêtes et des échanges commerciaux. Se nourrir est bien plus qu’un acte biologique, c’est aussi le socle à partir duquel se développent les identités individuelles et collectives.

Par ailleurs, le boire et le manger renvoient aussi à une représentation de l’autre, l’étranger, celui qui se nourrit différemment. « L’Autre c’est d’abord celui qui ne mange pas comme soi », selon la célèbre formule de Françoise Héritier-Augé*. Il est intéressant de constater qu’il est fréquent d’attribuer aux étrangers des surnoms péjoratifs ou moqueurs liés à leur cuisine d’origine. C’est ainsi que les premiers immigrés italiens furent surnommés macaroni**, les Anglais rosbif (leur fameux roast beef du dimanche). Quant aux Français, ils sont souvent perçus à l’étranger comme des mangeurs de grenouilles. L’étranger est donc aussi celui dont les interdits alimentaires sont différents des siens. Dis-moi ce que tu ne manges pas et je te dirais qui tu es, pourrait-on écrire en parodiant la formule de Brillat-Savarin. Il est commun de définir la table comme lieu de partage et d’échange, pourtant elle ne l’est pas toujours.

Dans toute l’histoire de l’humanité, chaque société a décidé de ce qui était consommable et ce qui ne l’était pas. Certains aliments parfaitement comestibles sont désignés comme impropres à la consommation et ne sont pas bons à manger, parce que moralement mauvais ou impurs. Les premiers tabous comme nous l’avons vu reposaient sur des peurs primitives, des craintes « sauvages » pour reprendre le terme de William Robertson Smith***. L’apparition des religions en fait des prescriptions sacrées. Il y a une différence importante entre des mesures de protection contre l’invasion des puissances mystérieuses et hostiles et les interdits fondés sur le respect d’une divinité. Lorsque l’interdit devient religieux, il permet à la classe dirigeante, qui appartient dans le début des sociétés à la classe sacerdotale, de prendre aussi le pouvoir sur la nourriture et le sacrifice. Le contrôle est d’autant plus fort que de sévères sanctions punissent les transgresseurs pouvant aller jusqu’à l’exclusion.

Le plus commun des tabous alimentaires que l’on retrouve dans presque toutes les civilisations est celui de la consommation de chair humaine, il est aussi le plus ancien. Le terme tabou est issu du polynésien tapu qui désigne tout ce qui est interdit parce que sacré ou maudit et que le profane ne peut toucher sans commettre un sacrilège. Les tabous alimentaires concernent le plus souvent les nourritures carnées. Certaines nourritures carnées sont, soit exclues totalement, soit ne peuvent être consommées qu’après des sacrifices rituels extrêmement codifiés ou bien interdites à des périodes et permises à d’autres. Les interdits sur les végétaux sont beaucoup moins nombreux, c’est le cas de la fève chez les Pythagoriciens qui refusaient d’en consommer parce qu’ « avec sa tige sans nœuds, elle établit avec l’En-Bas et le monde des morts, la même communication directe que les aromates instituent de leur côté avec l’En-Haut et le monde des dieux ; d’autre part la fève appartient à l’ordre du pourri, de la même manière que les aromates font partie de l’ordre du sec et du brûlé.**** »

* Françoise Héritier-Augé : (1933-2017) Anthropologue, ethnologue, celle qui fut aussi une ardente féministe succéda à Claude Lévi-Strauss au Collège de France.

** Les premiers immigrés arrivèrent en France dès la seconde moitié du xixe siècle essentiellement du Piémont et des régions du Nord de l’Italie. À l’avènement du fascisme, une autre vague arriva. Les enfants dans les écoles étaient traités de macaroni par les petits Français.

*** William Robertson Smith (1846-1894) est un anthropologue écossais qui, après des études de théologie, se spécialisa dans l’étude comparée des religions sémitiques. Il est surtout connu pour son ouvrage : Religion of Semites considéré comme texte fondateur d’une nouvelle discipline.

**** Détienne Marcel : La Cuisine de Pythagore : Archives de sociologie des religions, vol. 29, n° 1, 1970.

Extrait de Le diable du porc, de Monique Zetlaoui

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