Des Fanchons et des Fanchonnettes

« Les fanchons sont une espèce de tarte, une pâte d’abaisse garnie d’une crème à l’anglaise, meringuée par dessus ; on les fait de la grandeur que l’on veut, mais en général de celle d’une tourte d’entremets ordinaire. Les fanchonnettes sont de même nature, mais beaucoup plus petites, et du diamètre d’une tartelette.
Il faut avoir mangé des fanchons, et surtout des fanchonnettes pour se former une idée de leur délicatesse, de leur onctuosité et de leur légèreté. C’est, en fait de pâtisseries légères et sucrées, ce que l’on a inventé de plus savoureux et de meilleur. Bien plus délicates que les frangipanes, bien au-dessus de toutes les espèces de tartelettes, c’est une production neuve, originale, et digne des palais les plus friands. Elle eût suffi pour établir la réputation d’un artiste, dans la partie du petit-four. Mais il n’y avait qu’un artiste déjà très habile, qui pût faire une telle découverte ; elle est le fruit d’une longue expérience, et d’une connaissance approfondie de tous les secrets de la friandise.
On ne pouvait mieux caractériser cette aimable pâtisserie qu’en lui donnant un nom qui rappelle l’actrice charmante qui a créé avec tant de succès, au théâtre du Vaudeville, le rôle de Fanchon ; et s’il est permis de comparer une jolie femme avec une pièce de four, on peut dire qu’aux yeux des friands connaisseurs, les fanchonnettes sont une image de la fraîcheur du teint, de la délicatesse des traits, et du velouté de la peau, qui distinguent le visage de Mme Henri-Belmont. Ces rapports ne sont pas sans doute à la portée du vulgaire, mais ils n’en existent pas moins, et plus on y réfléchira, plus on se convaincra que les fanchons et les fanchonnettes ne pouvaient être mieux nommées.
Ceux qui les connaissent, ou seulement qui ont lu ce qui précède avec un peu d’attention, ont sans doute deviné le nom de leur auteur. M. Rouget était peut-être le seul artiste de la capitale, capable d’imaginer une production de cette nature, et de la porter dès les premiers jours, à son plus haut degré de perfection. Il l’a mise, par cette perfection même, hors d’état d’être imitée. Plusieurs pâtissiers ont cherché à contrefaire les fanchonnettes, ils n’ont fait que d’impuissants efforts ; et l’on peut dire qu’il existe entre l’original et ces contrefaçons, autant de différence qu’entre un élzevir et un livre de la Bibliothèque bleue.
Gloire soit à l’artiste ingénieux qui a donné des preuves si multipliées de son talent dans toutes les autres parties de son art, que, tels exquis que soient ses fanchons et ses fanchonnettes, sa modestie ne les considère que comme un des plus petits fleurons de sa couronne ! »

Ce texte est extrait de l’ouvrage :

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Alexandre Grimod de La Reynière

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